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Voici les deux textes sélectionnés dans le cadre de notre défi d’écriture d'avril 2023. Il fallait écrire un mini-récit de voyage de 300 mots. Bonne lecture!


Porte 14

Par Anne-Marie Turcotte

Le chauffeur dépose ma valise sur le trottoir. — Safe travels, Yves! — Thank you! Je lui réponds d’un sourire mi-amer. Il y a longtemps que j’ai arrêté de corriger les gens. J’empoigne mon bagage, passe devant la file de voyageurs qui attendent leur taxi. L’excitation me fait gonfler les joues lorsque je pousse la porte vitrée. Le gris et le jaune réconfortants de VIA Rail. L’odeur générique du café filtre. On dit que les gares sont des non-lieux, des lieux de passage, où on reste anonymes. On ne s’approprie pas l’espace d’un non-lieu, on ne fait que le traverser pour se rendre à notre destination. Pourtant, à la gare d’Ottawa, j’ai l’impression que je suis sur le point de retrouver une vieille amie. — MAMAN ! J’ai faim quand est-ce qu’on arrive ? — Bientôt, mon cœur ! Ça sera pas long ! Je ferme les yeux pour mieux écouter. Savourer la sonorité des mots francophones. Laisser fondre sur mes tympans la tonalité des voyelles nasales. Entendre l’écho du R guttural vibrer dans l’espace de la gare comme s’il prenait toute la place. J’ouvre les yeux. L’embarquement est déjà commencé à la porte 14. Je me range derrière les gens en ligne. Le personnel m’aborde dans les deux langues officielles. — Carte d’embarquement, s’il vous plait ? — Oui, la voici ! — Bon voyage, Ève. C’est ici que je reprends possession de mon nom, comme je l’ai toujours prononcé. C’est ici que je redeviens enfin moi-même. Que je me réapproprie ma langue maternelle.


La berceuse d’El Paredon

Par Adèle Catteau

J’admire les hommes et les femmes qui tantôt flottent lascivement, tantôt nagent avec puissance sur leur planche colorée. En novice égarée, tout de ces sportifs aguerris m’impressionne. À leur élégant contrôle s’oppose ma dégaine instable. La beauté enivrante du paysage marin m’offre pourtant un instant d’apaisement. Les vagues puissantes se referment dans un nuage d’écume dont les fines gouttelettes forment des arcs-en-ciel en s’écrasant contre le sable. Les vols de pélicans, qui dérivent au ras des vagues et se laissent bercer par les courants chauds de l’équateur. Le bruit des poissons, qui nous saluent presque, à la surface de l’eau. Au loin, quand le temps est clément, les volcans Agua, Fuego et Acatenango s’élèvent majestueusement. Et le soleil, incandescent, décline du jaune au rouge pour se noyer à l’horizon. Cette allégresse laisse place à une berceuse effrayante : le bourdonnement d’un nouveau cycle qui se reforme naturellement. Il y a cette douleur dans les épaules et dans les bras. Le souffle court, les poumons plaqués contre la planche, je tente vainement de retrouver un peu d’air entre deux vagues en pleine figure. Mais, lorsque la houle s’abat sur mes espoirs de réussite et m’enferme dans son effrayant tumulte, la panique l’emporte. Le cœur battant et le corps épuisé, il faut pourtant repartir, car quelque part, l’ivresse du succès est plus forte que la peur. Et soudainement, cette fierté. Ce sentiment de liberté absolu quand mes efforts quotidiens payent et que disparaissent au compteur déceptions et frustrations. Je découvre ce processus magique qui efface la douleur quand, finalement, la magie opère et que je me sens voler au-dessus du Pacifique. Conscients du plaisir fugace que ce moment suspendu représente, les surfeurs et les surfeuses environnants me félicitent d’un clin d’œil encourageant, comme pour me dire « maintenant tu sais. »

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