
DÉFI D’ÉCRITURE
Les récits gagnants
Parmi les 98 textes reçus, le choix a été très difficile! Voici les deux récits que nous avons sélectionnés.
Un étrange spectacle
Par Jessica Leduc

Le notaire m’avait bien avertie que la librairie était hantée.
Je me doutais que la façade tombée en décrépitude alimentait cette croyance. Mon grand-père, l’ancien propriétaire, en avait fait son projet de retraite avant de décéder. Plus personne n’y avait mis les pieds depuis un an. Pendant des mois, je m’étais échinée à revitaliser les lieux. J’avais relevé le pari, car l’achalandage ne dérougissait pas depuis l’ouverture.
Je tendis son chaï latte à une cliente, en commentant le livre qu’elle venait d’acheter.
– Excellent choix! Parfait pour la saison automnale.
– C’est exactement ce que je cherchais. Il traînait sur les fauteuils, comme si quelqu’un l’avait placé là juste pour moi!
Une brise vivifiante s’infiltra par la porte lorsque la dame quitta. Une feuille d’un rouge flamboyant se faufila à l’intérieur, aussitôt pourchassée par mon chat, Grimoire. La lumière bleutée du crépuscule filtrait à travers la vitrine.
Je contemplai avec envie les fauteuils moelleux. Hélas, il me restait beaucoup à faire avant de pouvoir m’y écrouler. Jamais je n’avais eu aussi peu de temps pour lire que depuis que j’étais devenue libraire! Je barrai la porte avant, comptai la caisse et passai le balai. Bientôt, la lune brillait dans le ciel et les ombres tordues grimpaient le long des étagères.
Un cri provint de la cuisine.
Aigu et incessant.
Mon cœur flancha et je me précipitai dans l’arrière-boutique. Le hurlement perçait mes tympans, tels des ongles sur un tableau. Je découvris la bouilloire, qui fumait à plein sifflet. Mes sourcils se froncèrent tandis que j’éteignis la cuisinière. Avais-je mis de l’eau à bouillir…?
La nette impression de ne pas être seule s’invita dans mon esprit, renforcée par Grimoire qui fixait le vide, sa queue frappant le sol dans un tempo agacé. Qu’est-ce qui me prenait ce soir? Mon cerveau épuisé me jouait des tours.
Un claquement sec derrière moi me fit sursauter de trois mètres.
Là, un livre gisait sur le sol.
Je le saisis avec appréhension, le sang battant à mes oreilles. Le roman était écartelé au chapitre 13. C’était une histoire envoûtante que j’avais commencé à lire, mais abandonnée, faute de temps.
Au-dehors, une brise plus forte que les autres siffla dans les craques du bâtiment. Autour de moi, les ampoules grésillèrent, puis s’éteignirent d’un coup. Ma nuque se glaça, ma bouche devint du papier sablé.
Une étrange lueur tremblotait dans un coin. Mes pieds avancèrent malgré moi.
Je découvris alors un étrange spectacle.
Une brioche à la cannelle et une tasse de thé fumante, posées sur la table basse à côté du fauteuil. Devant le feu qui brûlait dans la cheminée condamnée. Mais en tendant les mains vers les flammes, je ne ressentais aucune chaleur.
Je resserrai le roman encore entre mes mains, puis compris. La frayeur m’avait désormais quittée. À la vue de cette ambiance feutrée et de Grimoire qui ronronnait, étalé de tout son long devant le feu, j’avais la certitude que c’était mon grand-père qui me rappelait de prendre une pause bien méritée.
Nos commentaires
Nous avons eu un coup de cœur pour le texte de Jessica Leduc car il parvient à nous transporter dans un lieu à la fois mystérieux, terrifiant et, finalement, réconfortant.
Nous avons aimé que la présence du grand-père se fasse sentir tout au long du texte et qu'il incarne la chaleur propre à ce bâtiment. Ça nous rappelle que les lieux continuent d'être habités par ceux qui les ont aimés.
La relation intergénérationnelle est également bien développée : on sent que, même après son départ, le grand-père veut prendre soin de sa petite-fille. Nous pouvions très bien nous imaginer dans cette librairie et ressentir l'atmosphère à la fois étrange et douce qui s'en dégage.
Un automne sans couleurs
Par Joanie Rathé

Le manque s’est imposé en même temps que ma saison préférée, et elle s’en retrouve inévitablement teintée. La nature se colore un peu plus chaque jour, mais je ne remarque qu’un ciel gris ponctué de pluie. Les feuilles craquent sous mes pas avec une telle brutalité que j’en oublie presque qu’autrefois, ce bruit me calmait. Le brouillard qui occupait ma tête et engourdissait mes pensées semble s’être dissipé pour mieux s’installer tout autour de moi.
Les journées raccourcissent, mais elles ne m’ont jamais paru aussi longues. L’été s’attarde ici et là, le temps de quelques rayons sur ma peau, alors que l’hiver s’annonce déjà dans ses souffles glaciaux. Moi, je reste prise quelque part entre les deux. Je ne peux m’empêcher de replonger dans mes souvenirs, de repenser à ces heures passées blottie près de la fenêtre avec mon Whisky, à regarder le vent dégarnir doucement les arbres tandis que je me laissais envelopper par cette chaleur familière que j’aimais tant. Ses reflets ambrés, tantôt cuivrés, tantôt orange brûlé, semblaient emprunter leurs couleurs aux feuilles qui virevoltaient à l’extérieur.
À ce qu’il paraît, le pire serait derrière moi. Du moins, c’est ce que m’assurent ceux qui ont traversé la même chose. Les premiers jours et leurs symptômes les plus violents semblent effectivement avoir laissé place à quelque chose de plus sournois. Après six semaines, le mal-être laissé par l’absence de ce qui était devenu une extension de moi-même ne s’impose plus à chaque instant ; il attend les moments de faiblesse pour refaire surface. L’anxiété, le stress et l’ennui prennent alors toute la place. Je pensais qu’avec le temps, j’apprendrais à m’en passer. Pourtant, certains jours, je donnerais n’importe quoi pour retrouver cet apaisement qui, pendant si longtemps, a été synonyme de Whisky.
Autour de moi, on pense que je vais mieux. Je ris davantage, je retrouve un peu de concentration, je recommence tranquillement à ressembler à celle que j’étais. Mais l’équilibre demeure fragile, menaçant de s’effondrer au prochain coup de vent. Entrer dans une nouvelle saison, c’est aussi devoir traverser chaque chose une première fois sans ce qui me protégeait jusque-là.
Mon corps le réclame encore, tout comme mon cœur, mais d’une autre façon. Ce ne sont plus des journées entières à lutter contre la détresse, mais des soubresauts dans le temps. Parcourir ce même chemin à pied, celui que je connais par cœur, et le trouver soudainement beaucoup plus lourd. Rentrer dans un chez-moi si silencieux que j’ai envie de crier. Désirer par-dessus tout ce tête-à-tête avec lui où je pouvais enfin laisser tomber les apparences et n’être rien d’autre que moi-même.
Quarante-trois jours sans Whisky, sans son poids contre moi, sans mes doigts dans son pelage tricolore, sans son affection démesurée. Quarante-trois jours sans ses quatre pattes qui rendaient chacun de mes pas plus légers. Quarante-trois jours sans mon meilleur ami.
De l’extérieur, je vais mieux. De l’intérieur, l’automne a perdu ses couleurs.
Nos commentaires
Le récit de Joanie Rathé est très touchant. L'autrice arrive à utiliser l'automne comme reflet des émotions complexes du deuil. Les métaphores automnales nous aident à comprendre, en quelques mots, l'état d'esprit de la narratrice. La fin est poignante : on sent la tristesse et ce sentiment de nostalgie qui reste après une perte. C'est beau, doux et très bien écrit!




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